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Les élèves vivent au 21e siècle, l’école au 19e

Cet article est une traduction de http://blog.tiching.com/rafael-porlan/.

Professeur à l’Université de Séville, spécialisé en didactique et dans l’étude de la scolarité

Comment pensez-vous que devrait être le matériel pédagogique avec lequel un professeur doit enseigner en classe ?

Pas comme les livres actuels, qui offrent tous la même conception des tâches, sans prendre en compte la diversité des élèves et les contextes qui peuvent co-exister dans une classe.
Le matériel pédagogique doit être créé par les professeurs eux-mêmes, qui les adaptent aux besoins de leurs élèves.

Quelles ressources utiles peut-on trouver pour cela ?

Sur Internet, on trouve de nombreuses pages Web avec du matériel pédagogique testé sur des thèmes distincts, des activités diverses, etc.
Il faut combiner le fruit de sa propre expérience d’enseignant avec le travail fourni par les collègues, qui testent en classe et publient ensuite sur le Web.
Ainsi, les enseignants sont tels des cuisiniers: chacun élabore son propre plat, tout en pouvant s’inspirer des recettes des autres.
Ce qu’il faut éviter, c’est une seule et même recette que l’on sert à tout le monde.
Les études scientifiques menées nous poussent de plus en plus à fuir les cours magistraux et à ne plus travail hors contexte.

Quelles pratiques se perpétuent à cause des cours magistraux ?

Toutes celles qui fonctionnent comme des béquilles: on s’appuie dessus pensant qu’lle nous facilitera le travail, mais au fond, tout ce que l’obtient, c’est perdre en professionnalisme.
La méthode et le contenu que l’on transmet, à travers les livres ou les slides par exemple, sont les mêmes pour tous les élèves, et rien ne dit qu’ils sont tous capables de les comprendre.
Parfois, on arrive à des situations aberrantes en classe.

Par exemple ?

Un jour, en faisant réviser ma fille, je me suis aperçu qu’elle se contentait de me réciter les phrases de la leçon qui étaient en gras.
Des phrases totalement vides de sens hors de leur contexte, mais elle était convaincue que c’étaient ces phrases qu’elle devait apprendre. Ce n’est pas logique, c’est une situation absurde…

Dans les nouvelles méthodes d’enseignement, les élèves sont au centre de l’apprentissage. Quel rôle joue alors le matériel pédagogique ?

C’est une ressource fondamentale, parce que tout ne peut pas s’improviser en classe sur le moment.
Nous n’avons pas une connaissance assez exhaustive pour être en capacité de créer le cours n’importe quand dans n’importe quel contexte.
C’est une aide indispensable, mais uniquement lorsque l’enseignant et ses élèves font le plus gros du travail. Cela doit être l’occasion de réfléchir, étudier, affronter les problèmes qui se présentent.
Tout dépend du matériel pédagogique.

De quoi cela dépend-il ?

Un de point de vue est que le modèle pédagogique est basé sur la simple transmission de l’information. Si vous êtes actif, que vous créez vos propres réflexions, questionnements, tout en construisant vos propres idées, alors vous pouvez utiliser n’importe quelle ressource pédagogique.
Ce qui définit le matériel pédagogique est le modèle. Il en va de même pour les technologies de l’information, ou toute ressource basée sur la technologie: elle ne suffisent pas à changer les choses. Si elles répondent à un modèle classique de retransmission mécanique de l’information, alors nous ne changeons rien.

Comment les enseignants peuvent-il préparer leur cours en prenant tout cela en compte ?

J’enseigne à de futurs professeurs et, avant tout, j’apprends à les cerner. Nous devons connaître le contexte dans lequel nous nous trouvons, sur quel sujet nous allons travailler, et les besoins qu’ont nos élèves.
Je leur dit toujours qu’avant de préparer leur cours, ils doivent être au fait de ce que connaissent ou ne connaissent pas leurs élèves, ce qui les intéresse ou les motive dans la matière abordée.
Connaître ses élèves doit être le point de départ. On ne peut pas enseigner sans connaître les besoins préalables de celui qui apprend. Un élève peut avoir une conception ou des idées ancrées qui rendent difficile la compréhension de ce qu’on leur enseigne.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret ?

A certains moments, les enfants croient que la Terre est plate. C’est une évidence pour eux, ce qu’ils voient (les cartes) est plat. Ils ne visualisent pas l’aspect arrondi de la Terre.
Pour qu’ils comprennent que la Terre est ronde, il ne suffit de leur dire. Ce dont ils ont besoin, c’est que l’on remette en cause leurs certitudes afin qu’ils soient capables de construire une autre perspective.

Une approche très intéressante.

Quand je créé du matériel pédagogique, je commence par me demander où en sont mes élèves et, à partir de là, je développe des activités ou des ressources qui les aident à confronter leurs idées à la réalité.
C’est ainsi que l’humanité a toujours appris: en se heurtant à la réalité.

Pensez-vous que les enseignants sont prêts pour cela ?

Non. La grande majorité, non. La formation initiale reproduit, malheureusement, le même enseignement traditionnel que l’on a tous connu.
Dans ma propre université, mes collèges disent qu’ils faut faire les choses différemment, mais ils enseignent « à l’ancienne ». Cela contredit leur message.
La majorité des enseignants, en sortie de formation, ne sont pas capables d’affronter les défis de la nouvelle éducation.
Dans certains pays, qui pourraient servir de référence, les enseignants ont bien plus de liberté pour préparer leurs cours, développer leurs ressources, etc.

Le fait d’être plus autonome et de ne pas devoir s’en tenir scrupuleusement au programme leur facilite les choses ?

Bien sûr. Avoir un programme éducation si détaillé révèle un vrai manque de confiance en l’enseignant. Si nous préparons les enseignants comme il se doit, que nous leur faisons confiance, alors nous n’aurions pas besoin d’un tel programme.
Si l’Etat choisissait bien les enseignants, les préparait et leur faisait confiance, cela se passerait comme pour les médecins. Socialement, nous avons grande confiance envers les médecins. Mais pas envers les enseignants.

Quel rôle doivent tenir les établissement afin que les enseignants puissent appliquer les changements dont nous parlons ?

L’établissement est une micro-société au sein de laquelle se déroule les activités professionnelles. Il y a une minorité d’enseignants qui tente des choses nouvelles dans des établissement très difficiles, ce sont presque des héros!
Mais se battre chaque jour dans des contextes compliqués ne doit pas devenir une norme. Les établissements se doivent d’être des lieu d’innovation et d’expérimentation.
Les institutions les plus conservatrices et les moins ouvertes d’esprit dessinent le système éducatif, il y a là un véritable paradoxe.

L’école est très éloignée du rythme et du contexte actuel ?

L’école évolue dans un autre contexte historique, dans la pratique. Elle devrait être avide d’être en avance, et devrait protéger les enseignants pour qu’ils enquêtent et expérimentent.
L’école devrait être le fer de lance de la société !
Dans notre pays, c’est malheureusement l’une des institutions les plus rétrogrades et lentes à bouger.
Il y a un abysse colossal entre la manière de vivre des élèves du secondaire (leur vie sociale, leur vie personnelle hors de l’école) y se qui se passe au sein de leur établissement.
Les élèves vivent au 21e siècle, l’école au 19e. Pas étonnant que tant d’élèves soit si peu attirés par l’école.

Comment pensez-vous qu’il faille procéder pour faire changer cela ?

J’ai ma propre idée sur le sujet. Le système scolaire ne peut pas évoluer rapidement, on ne peut forcer les changements de culture et de comportement si l’on veut qu’ils soient authentiques.
Il est impossible d’obliger les enseignants à faire quelque chose qu’il n’ont pas choisi, le corps enseignant se rebiffe s’il ne partage pas ces changements.
Il faut une stratégie à long terme, de 10 à 15 ans. En Finlande, il leur a fallu 20 ans pour parvenir à mettre en place ce changement. Il doit y avoir un consensus politique, mais aussi et avant tout social.
Cela doit être un changement de fond, authentique et de qualité.

Crédit image: Shutterstock (goodluz)

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